Le travail en questions : quelles organisations, frontières, reconnaissances ?

Le travail devient une notion de plus en plus difficile à appréhender. Est-ce une corvée ou une chance ? Qu’est-ce qui le distingue de nos autres activités ? Comment contribue-t-il à notre identité, à notre développement, à notre épanouissement ? Quels sont ses lieux et ses temps ? A quelles communautés nous relie-t-il ? Qu’est-ce qu’un bon travail ? Qu’est-ce que du bon travail ? Quelle forme de reconnaissance induit-il ? Quels sont les dangers des nouvelles formes de travail et quelles protections ? Quelles sont les régulations nécessaires ?

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Quel travail ?
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Thierry Weil, Mines ParisTech

Gagner son pain à la sueur de son front (et enfanter dans la douleur) est la punition infligée par le Dieu de la Genèse à nos aïeux curieux et indisciplinés et à leur descendance. Pourtant, Luther traduira le mot grec ponos (la peine, le travail pénible) de la Bible par Beruf, la vocation, et y verra le moyen de la rédemption et de l’accomplissement de l’homme. Le travail est-il, selon les mots de Nicolas Grimaldi, communion ou excommunication ?

Malédiction ou sanctification ?

L’un ou l’autre, disent Simone Weil ou Hannah Arendt, qui distinguent le labeur et l’œuvre. Le travail peut souvent, selon la façon dont on l’appréhende, être labeur ou œuvre.

Comme le rappelle Thomas Coutrot, chef du département « Conditions de travail et santé » à la direction de la recherche du ministère du travail, si le travail représente une valeur essentielle pour la plupart des Français, seuls un tiers d’entre eux sont pleinement satisfaits du travail qu’ils exercent, c’est à dire (1) ont le sentiment de pouvoir développer leurs compétences professionnelles, (2) estiment recevoir le respect qu’ils méritent, (3) prennent plaisir à ce qu’ils font, (4) sont toujours ou souvent fiers du travail accompli, (5) ont le sentiment d’être utiles aux autres.

Activité ou travail ?

Qu’est-ce qui distingue le travail des autres activités ? Le fait d’en tirer des revenus ? Mais on parle de travail domestique. Le soin, l’éducation, peuvent être donnés dans un contexte familial et communautaire ou constituer une prestation de service rémunérée. Le fait d’être utile aux autres ? Mais peindre, jouer de la musique ou écrire sont-ils des passe-temps privés ou des activités altruistes ? Créer des richesses ? Mais la personne qui s’instruit, sans être pour cela rémunérée ou immédiatement utile, accroît ses compétences et la valeur du capital humain mobilisable au service de son environnement.

Ces réflexions nourrissent l’idée d’un revenu d’activité distribué à chacun en fonction des services qu’il rend à la communauté (qu’on l’encourage à définir et à développer), par exemple dans le cadre de l’expérience de revenu contributif de Plaine Commune ou de l’initiative « territoires zéro chômeur de longue durée ».

Travail, identité, développement, épanouissement

Le travail est une composante de notre identité, un lien aux autres, une source de développement personnel, un facteur d’épanouissement. A condition toutefois qu’il ait certaines caractéristiques déjà évoquées, qu’il soit porteur de sens et suscite une forme de reconnaissance. Certaines organisations le permettent. D’autres « empêchent » que le travail soit satisfaisant, quand le travailleur ne comprend pas le sens de ce qu’il fait ou est en conflit avec ses valeurs, que son action ou sa personne ne sont pas reconnues ou respectées, qu’il a trop peu d’autonomie, de perspectives de progrès ou de capacité à discuter du but collectif.

Le lieu du travail

Le travail, même pour les salariés, n’est plus assigné à un lieu comme l’usine ou le bureau. De plus en plus, grâce aux outils numériques , ils travaillent chez le client, à la plage ou dans un tiers-lieu qui n’est ni un espace privé, ni l’espace de leur entreprise.

Le temps de travail

Toujours connecté, le travailleur n’a plus de frontières définies entre son travail et sa vie personnelle. Si le travailleur a plus de latitude pour s’organiser comme il l’entend, le boulot envahit insidieusement le métro et le dodo.

Le statut de travail

Un chauffeur Uber ou un bricoleur ayant trouvé un microjob sur Le bon coin, un participant d’un réseau d’échange de savoirs travaillent-ils pour une plate-forme, pour le bénéficiaire direct de leur action, pour eux-mêmes ? Les risques auquel ils sont exposés sont-ils couverts comme le sont ceux d’un salarié classique ?

A quelle communauté, à quel collectif le relie son travail ? Quelle vie sociale lui procure-t-il ?

La reconnaissance du travail

Un travail induit diverses formes de reconnaissance. Il est rémunéré ou bénévole. Il est remarqué, valorisé ou non. La reconnaissance peut être liée au service rendu (vous m’avez aidé), à la qualité du travail appréciée par les autres ou par l’individu ayant intériorisé ou construit des critères du bon travail.

Pouvoir discuter avec des collègues ou des pairs de ce qu’est un bon travail est un facteur essentiel de satisfaction et de progrès individuel et collectif.

La régulation du travail

Comme le rappelle le préambule de la Constitution de l’Organisation internationale du travail (OIT), « la non-adoption par une nation quelconque d’un régime de travail réellement humain fait obstacle aux efforts des autres nations désireuses d’améliorer le sort des travailleurs dans leurs propres pays ».

La libre circulation des capitaux et des marchandises peut conduire à un moins disant social et un nivellement par le bas des statuts du travail et de la protection sociale si une régulation internationale efficace n’est pas mise en place. On en est loin, puisque plus de la moitié des travailleurs dans le monde n’ont aucune protection contre le risque de maladie et que moins d’un quart bénéficient de ressources garanties lorsque l’âge ne leur permet plus de travailler.

La fin du travail ?

Questions passéistes, diront ceux qui comme Jeremy Rifkin considèrent la fin du travail inéluctable et proche. L’histoire a pourtant montré que d’énormes gains de productivité avaient souvent conduit à des modifications profondes de la structure du travail et de la consommation, mais aussi à une augmentation de la quantité de travail. L’agriculture, l’industrie peuvent satisfaire les besoins durables de consommation en demandant moins de travail humain.

Le temps consacré au travail et au loisir peut varier considérablement. L’étendue de l’économie marchande peut se réduire ou croître, tandis que l’empreinte environnementale de notre activité doit se réduire, sous peine de suicide collectif par effondrement. L’activité jadis exercée dans le cadre des loisirs ou bénévolement (spectacle, sport, éducation, soin) peut devenir un travail ou une prestation. La fin du travail ou sa réduction drastique reste une conjecture fragile, tout comme l’est celle d’un retour « naturel » au plein emploi.

Que faire ?

Il nous appartient en revanche de faire disparaître le travail ingrat et de faire que les nouvelles formes d’activité soient source de gratifications individuelles et de prospérité collective durable.

Pour évoquer toutes ces questions, un colloque réunira à Cerisy du 13 au 20 septembre 2018 des participants aux approches diverses et complémentaires. Il est ouvert à tous, dans la limite des places disponibles. Les discussions auxquelles il donnera lieu nourriront cette chronique.The Conversation

Thierry Weil, Membre de l’Académie des technologies, Professeur à Mines Paristech, centre d’économie industrielle, Institut interdisciplinaire de l’innovation (I3) du CNRS, Mines ParisTech

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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